Pendant que les prix du carburant flambent, les cadavres s’accumulent, le gouvernement se réjouit. C’est une décision qui ne fait pas que passer difficilement dans l’opinion publique : elle la humilie, la bafoue et la condamne. À partir de ce jeudi 2 avril 2026, les nouveaux tarifs des produits pétroliers entrent officiellement en vigueur en Haïti. Désormais, la gazoline passe de 570 à 725 gourdes, le gazoil est fixé à 850 gourdes, tandis que le kérosène s’établit à 845 gourdes.
Autant dire que le gouvernement ne hausse pas le prix du carburant : il hausse le prix de la vie. Une vie dont il se désintéresse de plus en plus, comme si l’arithmétique de la misère ne concernait que les pauvres, tandis que les puissants se régalent de leurs pronostics économiques dans des salons climatisés.
Une flambée des prix en pleine flambée de la mort
Une hausse brutale des prix frappe de plein fouet une population déjà étranglée par la cherté de la vie. Mais au‑delà de l’impact économique, c’est surtout le contexte dans lequel intervient cette décision qui suscite colère, indignation et crise de confiance.

Pendant que les Haïtiens comptent les morts dans l’Artibonite, qu’ils enterrent leurs proches dans des fosses communes improvisées, que les mères ne savent plus si leurs enfants rentreront vivants de l’école, le gouvernement impose un nouveau châtiment fiscal : le peuple paiera plus cher pour respirer, pour se déplacer, pour travailler, pour exister.
Mais que faisons‑nous donc pour que le pouvoir nous pénalise ainsi ?
Rien, sinon survivre. Et c’est précisément en “survivant” que nous sommes devenus des boulets pour ce régime moribond.
Artibonite : la vallée de l’horreur et de l’indifférence
Dans la vallée de l’Artibonite, notamment dans la localité de Jean‑Denis, à Piatre, la situation sécuritaire reste dramatique. Des attaques violentes attribuées à des groupes armés de la coalition “Viv Ansanm” ont coûté la vie à plusieurs dizaines de citoyens ; des blessés, des habitations incendiées, des familles contraintes de fuir leurs maisons, de dormir sous des ponts, dans des écoles, dans des églises.
Le climat de peur et d’abandon s’installe durablement. Mais ce qui est encore plus effrayant, ce n’est pas seulement la violence armée : c’est l’absence de réaction véritable de l’État. Des massacres, des exécutions, des charniers, des cris étouffés dans la nuit, et le gouvernement répond… par une note de conjoncture sur les prix du carburant.
Les autorités ne peuvent même pas débloquer un tronçon de route reliant plusieurs départements, et elles prétendent “gouverner un pays ? Elles ne peuvent pas organiser la sécurité de quelques kilomètres, et elles osent “taxer le courage” de ceux qui bravent chaque jour la mort pour aller au travail, au marché, au collège, au cimetière.
Des priorités qui trahissent la souffrance
Face à cette réalité, beaucoup dénoncent un décalage inquiétant entre les priorités du gouvernement et les urgences du pays.
Les Haïtiens réclament des actions concrètes pour rétablir la sécurité, démanteler les groupes criminels qui occupent plusieurs régions du pays, réarmer l’État, juguler les trafics d’armes, de drogue et de personnes. Ils demandent un plan de sécurité, une stratégie nationale, une réponse coordonnée. Ils demandent, tout simplement, à “ne plus vivre sous la menace permanente d’une balle perdue, d’une embuscade, d’une attaque de milices”.
Mais au lieu de cela, les autorités répondent par une discussion de chiffres à la Banque de la République : « le prix du carburant augmente de X % », « l’inflation est à Y % », « le pays doit s’adapter à la réalité internationale ». Comme si la réalité internationale se mesurait uniquement à la hauteur des profits des multinationales et non à la profondeur des tombes creusées dans les campagnes haïtiennes.
Un gouvernement qui se réjouit pendant que le peuple se noie
L’absence de note officielle détaillant un plan de sécurité ou une réponse coordonnée face aux massacres renforce le sentiment d’indifférence de l’État. Pour certains observateurs, cette hausse apparaît même comme une provocation politique dans un contexte où la population lutte déjà pour survivre.
Pendant que les Haïtiens meurent dans les hôpitaux faute de carburant pour les ambulances, pendant que les paysans voient leurs moissons pourrir à cause du manque de transport, pendant que les familles hésitent à envoyer leurs enfants à l’école par crainte d’une attaque armée, le gouvernement se réjouit de pouvoir augmenter la facture que le peuple doit payer.
Il n’y a pas de plan de sécurité, mais il y a bien un plan de pression : pression sur les prix, pression sur les salaires, pression sur les nerfs d’une population exténuée. Le gouvernement ne construit pas la sécurité ; il construit l’exaspération. Et à partir d’un certain point, l’exaspération devient une force politique à part entière
Une classe politique complice et une élite muette
Loin de condamner cette décision, une grande partie de la classe politique se tait, se justifie ou se rallie. Les parlementaires discutent de subventions, de ports, de contrats, mais personne ne parle de justice sociale. Les partis politiques se disputent des postes et des contrats, mais personne ne dispute au pouvoir le droit de protéger les citoyens.
La classe politique, déjà moribonde, se met ici en état de mort clinique. Elle approuve des lois, approuve des budgets, se félicite d’avoir tenu des réunions, mais refuse de regarder la réalité en face : un peuple qui brûle.
Et l’élite intellectuelle ? Elle publie des analyses, des conférences, des articles savants, parfois même des critiques prudentes. Mais ces critiques restent dans les salons, sur les plateformes, dans les colonnes. Elles ne descendent pas dans la rue, ne se mêlent pas aux colères, ne se transforment pas en mouvement de résistance.
L’élite intellectuelle parle du peuple comme d’un sujet d’étude, jamais comme d’un sujet de pouvoir. Elle l’observe, l’analyse, le décrit, mais ne se solidarise jamais vraiment de sa colère. Ce faisant, elle devient complice du dévoiement de la souveraineté haïtienne.
Le premier ministre, chef d’orchestre d’une catastrophe programmée
Au cœur de ce tableau funèbre, le premier ministre joue un rôle central. Il n’est pas seulement un administrateur de crise, mais un architecte de l’irresponsabilité. Il décide, il impose, il justifie, sans jamais assumer les conséquences de ses décisions sur les corps, les âmes et les esprits des Haïtiens.

Ce gouvernement ne lutte pas contre la violence : il la banalise. Il ne combat pas les groupes armés : il les ignore tout en monétisant la souffrance de leurs victimes. Il ne construit pas la sécurité du pays : il monétise l’insécurité, en faisant payer à chaque citoyen le prix de sa propre impuissance.
Un premier ministre qui mène le pays tout droit à la catastrophe, tout en continuant à étrangler le peuple haïtien, ne gouverne pas : il sabote. Il ne dirige pas : il sabote. Il ne protège pas : il sabote.
Une population à bout de bras, mais pas à bout de résistance
Sur les réseaux sociaux, la colère est palpable. De nombreux citoyens dénoncent une décision insensible” et “déconnectée”, accusant les autorités de faire peser davantage de charges sur un peuple déjà vulnérable, tout en échouant à garantir sa sécurité la plus fondamentale.
Mais derrière la colère, il y a aussi une prise de conscience. Les Haïtiens commencent à comprendre que ce gouvernement ne se soucie pas d’eux, que cette classe politique ne les représente pas, que cette élite intellectuelle ne les défend pas. Ils commencent à voir que la véritable urgence n’est pas la note de conjoncture sur les prix du carburant, mais la question de savoir qui gouverne vraiment Haïti.
Les Haïtiens savent que le pays peut être sauvé, mais ils savent aussi que ce ne sera pas par les mêmes mains qui l’ont conduit jusqu’ici. Ils savent que la sécurité, la stabilité, la dignité ne viendront pas des cabinets climatisés, mais de la résistance organisée, de la solidarité populaire, de la capacité collective à imposer un autre ordre politique.
Vers une rupture inévitable
Pendant que les prix du carburant flambent, les cadavres s’accumulent, le gouvernement se réjouit. Cette situation ne peut pas durer indéfiniment. Une société qui supporte trop longtemps l’insulte, la violence et la dépossession finit par se rebeller. Les Haïtiens n’ont pas besoin qu’on leur dise qu’ils sont exploités : ils le savent chaque jour à la pompe, à la caisse du marché, à la porte de l’hôpital, au cimetière. Ce qu’ils attendent, ce n’est pas des notes de conjoncture, mais des plans d’action, des engagements concrets, des changements réels.
Et si ces changements ne viennent pas d’en haut, ils viendront d’en bas. Car, un peuple qui a survécu à tant de crises, de cyclones, de coups d’État, de massacres, ne peut pas être tué par une simple note de hausse de prix. Pourtant, chaque décision de ce genre creuse un peu plus le fossé entre le pouvoir et le peuple. Et un jour, ce fossé deviendra un précipice.
Haïti n’est pas en crise : Haïti est en état de déni collectif. Un gouvernement complice de la violence, une classe politique incapable de se réformer, une élite intellectuelle qui se contente de commenter, et un premier ministre qui mène le pays à la catastrophe, voilà le tableau que nous avons sous les yeux. Mais la lumière ne vient pas des cieux, elle vient des rues. Et tant que le peuple haïtien continuera à se lever, à protester, à exiger, à résister, le pouvoir devra bien un jour répondre. Pas par une hausse des prix, mais par une baisse de ses prétentions à diriger un pays qu’il ne mérite plus.