La publication d’une feuille de route alternative par les signataires de l’Accord de Montana, à quelques semaines de l’échéance du 7 février 2026, marque un moment politique clé dans la transition haïtienne. Plus qu’un simple document de propositions, le texte se présente comme une tentative structurée de reprise de contrôle politique par des acteurs qui estiment avoir été marginalisés dans la conduite effective de la transition.
Une contestation frontale du modèle actuel
Au cœur de la démarche de l’Accord de Montana se trouve une remise en cause directe de la configuration institutionnelle actuelle. En dénonçant un « exécutif monocéphale », les signataires s’attaquent à un déséquilibre du pouvoir qu’ils jugent incompatible avec l’esprit de la Constitution de 1987.
Cette critique ne vise pas seulement les personnes en place, mais le modèle de gouvernance adopté depuis la mise en œuvre du Conseil Présidentiel de Transition, perçu comme ayant progressivement concentré le pouvoir entre quelques mains, au détriment de la collégialité initialement annoncée.
Cette lecture permet à l’Accord de Montana de poser un diagnostic politique clair : la crise sécuritaire et l’enlisement institutionnel seraient les symptômes d’un déficit de contrôle démocratique et de légitimité politique.
La Conférence des Parties Prenantes : nouvel arbitre ou nouveau centre de pouvoir ?
La proposition phare du document réside dans la création d’une Conférence des Parties Prenantes, appelée à devenir l’axe central de la nouvelle transition. Cette structure vise à institutionnaliser le rôle des forces signataires de l’Accord du 3 avril 2024, leur offrant une capacité formelle d’influence sur la désignation et le contrôle des autorités.

Toutefois, cette innovation soulève une question majeure : la Conférence serait-elle un mécanisme de régulation démocratique ou un nouveau centre de pouvoir non élu ? Si elle permet d’élargir la base décisionnelle et de réduire l’arbitraire de l’exécutif, elle risque aussi de reproduire une gouvernance par accords politiques, souvent critiquée pour son manque de redevabilité directe envers la population.
Une réponse à l’impasse sécuritaire… sans solution immédiate
Sur le fond, la feuille de route de l’Accord de Montana reconnaît implicitement l’échec de la transition à répondre à l’urgence sécuritaire. En ce sens, le document cherche à restaurer une cohérence institutionnelle avant même d’annoncer des mesures opérationnelles fortes contre l’insécurité.
Ce choix traduit une conviction politique : sans cadre institutionnel crédible et sans mécanisme de contrôle réel, aucune stratégie sécuritaire durable ne peut produire de résultats. Cependant, dans un contexte où l’opinion publique attend des réponses immédiates face à la violence des gangs, cette approche risque d’être perçue comme insuffisamment concrète à court terme.
Un rapport de force encore incertain
La capacité de l’Accord de Montana à imposer sa feuille de route dépendra largement du rapport de force politique dans les semaines à venir. Les signataires ne disposent pas du pouvoir institutionnel direct, mais leur initiative contribue à délégitimer davantage une transition déjà fragilisée par les critiques internes et externes.
Reste également la position de la communauté internationale, explicitement mise en cause dans le document. En prônant une transition davantage contrôlée par des acteurs nationaux, l’Accord de Montana envoie un signal politique fort, mais prend le risque d’un bras de fer diplomatique, dans un contexte où l’aide internationale demeure centrale pour la sécurité et la survie économique du pays.
Une initiative structurante, mais à l’issue incertaine
En définitive, la feuille de route alternative de l’Accord de Montana apparaît comme une initiative politiquement structurée, cohérente dans sa logique institutionnelle, mais confrontée à de fortes incertitudes quant à sa mise en œuvre. Elle remet au centre du débat la question de la légitimité, du contrôle du pouvoir et de la souveraineté décisionnelle, sans pour autant garantir une sortie rapide de crise.
À l’approche du 7 février 2026, cette proposition pourrait soit ouvrir la voie à une recomposition politique négociée, soit accentuer les lignes de fracture au sein d’une transition déjà sous haute tension.