Haïti est aujourd’hui une scène tragique où les acteurs ne portent plus de masques, mais des armes. Les ruelles se transforment en couloirs de sang, les maisons en tombeaux improvisés. Le peuple marche dans un labyrinthe de peur, comme des fantômes errants dans une ville qui a perdu son souffle. L’insécurité est une hydre aux mille têtes, chaque jour renaissante, chaque nuit plus vorace.
Haïti respire encore, mais à peine. Entre la fumée des véhicules asphyxiés par le prix du carburant, la fumée des maisons brûlées par les gangs et la fumée des illusions vendues par la “classe politique” en place, le pays n’est plus qu’un paysage en négatif : tout ce qui vit est en train de mourir, et tout ce qui devrait être mort s’agite encore comme un fantôme armé d’un micro et d’un contrat.
La nuit des gangs, le jour des profits
Les gangs ne sont plus seulement des bandes armées ; ils sont devenus une forme de gouvernement informel, une “administration de la terreur” qui s’est emparée des rues, des routes, des marchés et même des rêves. Ils tirent autant sur les corps que sur les espoirs : chaque fusillade dans les bas‑fonds de Port‑au‑Prince est un trait de plume qui signe l’arrêt de mort d’un pays déjà amputé de son avenir. Depuis mars 2025, plus de 5 500 personnes ont été froidement inscrites dans la chronique des cadavres, abattues par les seuls gangs. C’est comme si le pays tout entier marchait sur un tapis de cendres, chaque pas réveillant la honte de n’avoir ni l’État ni la volonté de le protéger.
Le bourgeois compradore, spectateur gourmand
Pendant que les quartiers populaires se transforment en cimetières à ciel ouvert, que les routes nationales sont truffées de barrages de fortune et de taxes de guerre, une autre classe s’affaire : la bourgeoisie compradore, cette caste de fossoyeurs mercantis vêtus de soie qui a fait de l’importation illimitée une religion de remplacement. Ils ne cultivent pas la terre, ils cultivent la dépendance. Ils ont troqué les champs fertiles contre des cargaisons de produits importés, transformant le pays en marché de pacotille. Leur richesse est bâtie sur la famine des autres, leur prospérité sur l’agonie des producteurs locaux. Ils sont les marchands de chaînes, les architectes d’une servitude moderne.
Les usines ferment, les champs se dévorent en pâturages improvisés, les ateliers textiles se vident, et pourtant le défilé des camions de produits importés ne s’arrête jamais. Les rares dollars qui restent dans le pays sont convertis en marchandises étrangères, qui franchissent la frontière comme des parachutistes de l’exploitation, prêts à se poser sur le dos courbé des consommateurs haïtiens. La bourgeoisie compradore ne pleure pas ; elle calcule. Elle ne lutte pas pour la souveraineté économique ; elle la vend comme un vieux meuble au rabais, en espérant encore un coup de gourde sur le marché gris.
La classe politique, troupeaux sans meneurs
La classe politique n’est pas en crise ; elle est au contraire au sommet de sa forme : celle de la vassalisation parfaite. Composée pour la plupart de laquais, de meneurs sans troupeau et de joueurs sans jeu. Ces laquais, ces pantins, participent à une danse macabre où l’avenir de la nation est sacrifié sur l’autel de leurs privilèges. Elle s’est spécialisée dans l’art d’afficher des discours embellis sur des ruines bien réelles. Ceux‑là ne discutent pas de “réformes” ni de “coalitions politiques” ; ils calculent leurs forces, leurs risques, leurs stratégies de survie, mieux que ne le font les technocrates sur leurs PowerPoint. La classe politique n’est plus qu’une troupe de marionnettes sans fil, oscillant au gré des vents du pouvoir. Dépourvue de légitimité, elle s’agenouille devant l’autorité en place, offrant au peuple non pas des solutions, mais des trahisons.
Le parlement sans parlementaires, les ministères fantômes et les élections qui se promettent comme des promesses de mariage arrangées par des banquiers, tout cela compose un tableau parfaitement grotesque. Les élus, quand il y’en avaient, ne représentent plus personne, sauf peut-être les intérêts de ceux qui les financent, installés quelque part entre le Riveria et les banques de Miami. On assiste à un spectacle de théâtre absurde : des acteurs qui se disputent des rôles sur un décor en feu, pendant que le public, assis derrière des barreaux de misère, paie encore pour voir la pièce malgré toutes les excuses qu’on lui invente.
Le Premier ministre : l’aveugle au sceptre
Au centre de ce désastre, à la tête de ce carnaval funèbre, il y a un homme : le Premier ministre, le Fils Aimé des États-Unis, placé là non pas pour réparer, mais pour régulariser la débâcle. Son mandat, dit-on, il devait affronter l’hydre de l’insécurité et d’organiser des élections. En réalité, il a rempli une autre mission, plus sombre : celle de hausser le prix du carburant au moment où le pays est déjà à genoux. Il a choisi l’ombre, il a choisi l’oubli. Son sceptre est une pompe à essence, son décret une hausse des prix pétroliers.

Quand le prix du pétrole mondial était bas et que la gourde, soutenue par les transferts de la diaspora, aurait pu permettre une véritable révision à la baisse des prix à la pompe, le gouvernement s’est contenté de regarder le ciel. Aujourd’hui, alors que l’économie est paralysée, que les routes sont séquencées par les gangs et que les marchés se vident, le même gouvernement trouve comme seule solution de “réajuster” le prix de la gazoline, du diesel et du kérosène à la hausse. Le gallon de gazoline passe à 725 gourdes, le diesel à 850, le kérosène à 845. C’est comme si, face à un patient en état de choc, le médecin prenait un marteau pour lui frapper la tête. Aujourd’hui, il étrangle le peuple avec des flammes invisibles, transformant chaque goutte de carburant en larme brûlante. Ce n’est pas de la cécité intellectuelle ; c’est de la cécité volontaire, une cécité choisie, une cécité qui s’habille du costume du “nécessaire” et du “technique”. On ne parle pas de réforme, ni de sécurité, ni de production nationale ; on parle de chiffres, de pourcentages, de “marché” comme si le marché était un être vivant qu’il faut apaiser par des sacrifices humains.
Le peuple, refuge de la résilience
Pourtant, au‑delà du cynisme des uns et de la violence des autres, il y a un peuple qui marche encore, le corps en loques, le regard en lambeaux mais l’esprit encore debout. Ce peuple qui, chaque matin, affronte la peur des routes, la chaleur des embouteillages, la rareté des produits, les hausses successives des prix, continue de se lever pour aller au travail, pour vendre, pour coudre, pour enseigner, pour soigner, pour rêver. Les marchandes qui traversent la ville avec des sacs de riz, les chauffeurs qui négocient leur survie avec les gangs sur les routes, les jeunes qui se faufilent entre les balles pour aller à l’école, à la recherche du pain quotidien, affrontent un véritable guantlet quotidien.
Le peuple comme poubelle, le peuple comme marché, le peuple comme laboratoire d’expériences économiques ratées, le peuple enfin comme cobaye permanent de toutes les mauvaises idées. Mais ce peuple, précisément, reste le seul actif réel du pays, le dernier actif non encore vendu, non encore dépecé.
L’économie haïtienne est aujourd’hui une économie en vitrine : on la voit, on la toucherait presque, mais elle est prisonnière d’un système dont les barreaux sont faits de lobbies, de rentes et de contrôles occultes. Les secteurs critiques – agriculture, industrie manufacturière, construction – sont en repli, tandis que les importations poursuivent leur envolée. Le déficit du compte courant, quoique légèrement atténué par la baisse des importations en 2024, reste soutenu, et la hausse des importations en 2026 ne fait que le réexposer à un futur imprévisible.
Pendant que le pays importe davantage et produit moins, les prix des denrées essentielles explosent, et le transport public devient de plus en plus un privilège de quelques‑uns. Les agriculteurs qui se risquent sur les routes, les marchands qui se dépêchent avant l’obscurité, les familles qui comptent chaque gourde pour acheter un bidon de kérosène, tous sont pris dans une machine bien huilée : celle de la pauvreté programmée.

Les faux rescues et les vraies complicités
Les décideurs aiment parler de “réformes nécessaires”, de “mesures techniques”, de “coordination internationale”, mais ils n’ont jamais vu de plan de sortie de crise qui ne se termine pas par une hausse de prix. Les médias répètent ces mots comme des prières laïques, sans questionner la vraie question : qui, derrière tout cela, tire profit de la paralysie du pays ? Les banques, les importateurs, les distributeurs, les grands groupes privés, tous ceux qui transforment la crise en business model, se trouvent étrangement absents des débats publics. Ils laissent le Premier ministre et son équipe porter le blâme, pendant que leurs marges continuent à grimper dans l’ombre.
Les alliances politiques du moment ne sont pas des alliances de programmes, mais des alliances de survie. Personne ne s’allie pour une vision ; on s’allie pour que personne ne tombe, pour que le pouvoir reste en place, coûte que coûte, même si le pays tout entier est en train de se déliter.
Le prix du carburant, symbole d’une impasse
Le geste le plus emblématique de cette cécité est cette hausse des prix du carburant à un moment où la population est déjà étranglée. Quand le pétrole était bon marché, le gouvernement n’a pas réduit les prix ; il a laissé filer les bénéfices vers des poches privées. Aujourd’hui, prétendument pour “répercuter” les prix mondiaux, il inverse le processus : il répercute tout sur le dos du peuple, sans jamais dire ce qu’il garde pour lui. C’est comme si on exigeait du pauvre qu’il paie le bonus de l’homme riche, après que celui‑ci a déjà touché le gros lot.
Le carburant n’est plus seulement une ressource ; il devient une arme invisible. Par sa hausse, il bloque le transport, il étouffe les marchés, il paralyse les petites entreprises, il pousse les citoyens à rester enfermés chez eux, à attendre la pluie ou la mort, selon ce qui viendra le premier.
Le poète dans la fosse aux fauves
Dans ce pays où le mot “État” résonne comme un vieux mythe, où le mot “élections” sonne comme une promesse de manque, seul le style poétique, le ton métaphorique, le mélange de mélancolie et de satire peuvent encore rendre justice à la dimension tragique de la situation. On peut parler d’Haïti comme d’un corps démembré, où chaque membre a été vendu à un gang, à un lobby, à un banquier, à un trafiquant de rêves. Le peuple y est à la fois le cœur qui bat encore, les poumons qui suffoquent et les mains qui essuient les larmes, sans jamais obtenir la gratitude, ni même le droit de parler en premier.
Le gouvernement, lui, est le visage peinturluré d’un clown sérieux, qui explique avec des chiffres pourquoi il faut encore payer plus cher pour respirer, manger, bouger. Le Premier ministre, censé organiser la sortie de crise, est le voltigeur qui grimpe sur la balance de la dette, tandis que le pays tout entier penche vers le bas.
Le peuple haïtien est crucifié sur la croix de l’indifférence. Mélancolie dans les cœurs, satire dans les mots. Car il faut bien rire, même au bord du gouffre, de ce théâtre grotesque où les fossoyeurs se prennent pour des bâtisseurs, où les aveugles se croient visionnaires. Haïti est une tragédie écrite à l’encre noire, mais aussi une satire où chaque acteur révèle sa médiocrité.
Il n’y a pas de résignation dans ce texte ; il y a de la lucidité, de la colère, et peut‑être, derrière, une petite lueur d’espérance. Haïti n’est pas condamnée à rester ce théâtre de la disgrâce, mais elle ne changera pas tant que ses classes dirigeantes continueront à se nourrir de la faiblesse du peuple. Il faudrait oser dénoncer, nommer, mettre en scène les responsables : non pas les victimes, mais les complices, les bénéficiaires, les acteurs centraux de cette tragédie. Il faudrait construire une narration alternative : celle d’un peuple qui se réapproprie son histoire, son économie, sa souveraineté, et qui refuse de payer le prix du carburant pour la nullité de ses dirigeants.
Haïti, en 2026, est un corps en train de se déliter, mais aussi un corps qui refuse de se rendre. Les gangs tirent, les prix montent, les banquiers calculent, les laquais parlent, mais le peuple, lui, marche encore, portant un pays sur son dos comme un poème qu’il n’a jamais voulu écrire. Tant que ce pays sera traité comme un marché sans visage, tant que ses dirigeants se contenteront de hausser les prix au lieu de baisser les armes, il restera dans la nuit. Mais la nuit, justement, est le terrain des poètes, des insurgés, des conteurs de vérités mal retouchées. Et pourtant, dans ce ciel obscur, une aube incertaine se dessine. Haïti, malgré ses chaînes, porte encore en elle la mémoire des révoltes, la braise des insurrections. Le peuple, crucifié mais debout, pourrait un jour briser les marionnettes, renverser les fossoyeurs, et rendre au pays son souffle. Mais pour l’heure, la mélancolie règne, et la satire demeure l’unique arme contre l’absurde. Et si un jour Haïti sort de cette fosse, ce sera peut‑être parce que, dans l’ombre de la désespérance, quelqu’un aura osé dire, avec ironie, métaphore et rage : “Nous ne paierons plus le prix du carburant pour la cécité de ceux qui se prétendent nos guides.”